My Photo

Accueil | avril 2007 »

mars 2007

L’unanimité qui ne la fait pas

Ce week-end, nous avons assisté – avec assez peu d’attention en France, période électorale et identité nationale obligent – à un nouveau départ de l’Europe. Deux ans après notre «non», il était temps. La déclaration de Berlin – signée à l’unanimité - prévoit la date de 2009 pour se munir d’institutions rénovées. C’est une bonne nouvelle même si, comme à chaque fois que l’on parle d’Europe, les représentants de la classe politique française préfèrent glisser, qui sa petite phrase, qui sa petite méthode personnelle, que de se féliciter et de se retrousser les manches…


C’est l’occasion d’un petit retour en arrière. Mars 2003. Romano Prodi, président de la commission européenne est devant le parlement : «Le projet actuel de constitution contient encore plus de 50 décisions à l'unanimité, dont certaines dans des secteurs clés de la vie de l'Union. Dans ces secteurs, nous risquons de confier notre avenir à la culture négative de l'inaction et du blocage plutôt qu'à la culture vertueuse des propositions et de la recherche d'alliés pour atteindre un objectif commun.»


Aujourd’hui, il n’a pas bougé d’un pouce. Interrogé la semaine dernière par Le Monde, il revenait sur ce point : «Pour moi, le plus important serait de supprimer la règle de l'unanimité, ou de la réserver à des actes fondateurs comme l'acceptation de nouveaux Etats membres. Pour la plupart des décisions, il suffirait d'avoir une double majorité*. Il n'y aura pas de progrès possible dans une Europe bloquée par des motifs de politique intérieure des divers pays. Comme président de la Commission, j'ai vécu cette tragédie de l'unanimité, voilà pourquoi j'insiste sur ce point.»


Cet argument est justement celui qui m’a fait voter «non» au référendum sur le traité en 2005 (ouf !, des ayatollahs avaient presque réussi à me faire croire que j’étais un traître à la cause…). Sur bien des aspects, le traité était imparfait et l’ensemble de la classe politique et des observateurs l'avait évidement relevé. Ce n’était pas en soi si grave… si l’on s’était laissé la possibilité de, peu à peu, en corriger les défauts. Cette règle de l’unanimité l’empêchait.


Alors relançons l’Europe, oui ! Le plus rapidement possible. Le calendrier des deux ans à venir nous en laisse la possibilité. Surtout si nous évitons les atermoiements et si nous comprenons les véritables raisons du «non» de 2005 (pour que le rejet de la droite ne soit pas responsable d'un catastrophique second rejet, il suffit, après tout, de voter à gauche...). Et enfin, si nous en finissons une fois pour toute avec cette règle de l’unanimité qui n’a, définitivement, aucun sens à 27 !



(*) Double majorité : Par exemple 55% des états membre représentant 65 % de la population totale.

L’identité nationale, ce n’est pas
dans un ministère qu’on la trouve !

Encouragé par un ami, j’ai été rendre une petite visite au Panthéon. Le Panthéon, tout le monde connaît. Je n’y avais jamais été. Il m’avait prévenu. On ne ressort pas indemne d’un petit passage dans la crypte.  Rousseau, Schoelcher, Moulin, Malraux, Jaurès, Cassin, Zola, Braille, Curie (seule femme…)... la liste est trop longue pour les citer tous. Impossible ici de ne pas se sentir français, de ne pas saisir, même furtivement, ce que l’on appelle pompeusement le « génie français ». Elle est là notre identité nationale.

Il n’est pas question de nationalisme. Bien que très attaché à la France, je suis internationaliste. Il n’est pas question d’en tirer une quelconque fierté. Je ne suis pour rien dans le parcours de ces hommes et cette femme. Il n’est pas question d’admiration aveugle, ni pour ces personnalités, ni pour la France. Les hommes ont aussi fait des erreurs. Hugo n’a-t-il pas commencé sa vie comme légitimiste ? La France a eu ses heures d’ignominie. Ironie de l’histoire, l’assassin de Jean Jaurès, enterré au Panthéon, n’est-il pas sorti libre du tribunal et sa veuve condamnée au dépens… Et une seule femme reposant là, n’est-ce pas déjà une honte ?

Il est question de la lumière que ces hommes ont fait briller sur notre pays. Il est question de la manière dont ces héros ont façonné nos plus beaux atours. Comme notre modèle social, tant décrié, qu’il faudrait réformer sans doute, mais auquel nous sommes tant attachés parce que, tout simplement, il est basé sur des principes généreux d’équité et de justice.

Je vous encourage, de temps en temps, à consulter sur Wikipédia l’article consacré à l’un de nos héros du Panthéon. Il y a beaucoup à apprendre sur nous, sur ce que nous voulons pour notre avenir et les moyens pour y parvenir. On s’apercevra, au passage, que dans toutes les personnalités qui reposent au Panthéon, on trouve bien peu de conservateurs. Notre Panthéon, notre force, notre identité nationale, c’est toujours dans les forces progressistes que nous avons puisé pour les alimenter.

Alors, plutôt qu’ouvrir un ministère de l’immigration et de l’identité nationale, laissons plutôt le Panthéon en accès libre 24 heures sur 24. Ou pourquoi pas ? Offrons à chaque nouveau français une visite commentée de ce lieu de mémoire. Comme moi, ils n’en ressortiront pas indemne et sans doute… bien plus Français qu'en y entrant.

Sans papiers : la France en danger !

Arrestation dans le périmètre des écoles. Arrestation «à la porte» des Restos du cœur. Mise en examen de militants. Garde à vue d’une directrice d’école… Monsieur Sarkozy, vous commencez à nous gonfler.

Derrière les sans papier que vous vous acharnez à expulser, il y a des gens. Des gens qui ont faim. Des gens qui ont peur. Des gens qui veulent simplement offrir un petit rayon de notre soleil à leurs enfants. A des fins électoralistes, vous préférez leur faire cadeau des sombres cachots des sous-sol du Palais de Justice.

Vos actions ignominieuses n’endigueront pas les flux migratoires. Et nous couvrent de honte. Oui, la France est en danger. Mais, ce n’est pas l’immigration qui la met en danger. C’est vous. Vous, l’immigré de deuxième ou troisième génération, qui la remerciez si mal de vous avoir accueilli.

J’ai hâte d’être le 29 avril ! «Pause» pour Sarko. Dommage qu’on ne puisse pas appuyer sur «Stop».  Mais la France sait rester fidèle à ses valeurs. On ne vous expulsera pas, monsieur Sarkozy. Vous pourrez même continuer à briguer le pouvoir que vous aimez tant. Mais que vous n’aurez jamais. On n'est pas fou.

Successions : pourquoi l’impôt ?

Dans son programme, Nicolas Sarkozy promet d’exonérer d’impôts 95 % des successions. Il semblerait que 80 % le soient déjà… C'est un sujet sensible à propos duquel j'ai eu de fréquentes prises de bec. Bien entendu, il est légitime de vouloir laisser à ses proches, souvent à ses enfants, l’aspect patrimonial de son passage sur terre (dis comme cela ca fait moins envie, c'est sûr) . Bien entendu, il est parfois terrible de vendre la vieille demeure familiale pour payer la succession. Mais, l’exonération de cet impôt est dangereuse pour notre société. Et son existence n’est que l’un des multiples aspects de la redistribution des richesses, redistribution nécessaire pour l'équilibre de la société.


Je me suis livré à un petit jeu de simulation. Prenons une société simplifiée :

- 100 individus disposant d’un capital de 1 000 euros.

- Chaque individu peut, au cours de sa vie, faire fructifier ce capital ou le voir s’éroder (de 50 % dans les deux cas dans mon modèle simplifié).

- La capacité à faire fructifier ou dilapider son capital ne dépend d’aucun facteur, en particulier d'interdépendance (aléatoire).

- Chaque individu transmet l’intégralité de son capital à la génération suivante (composée d’un seul individu).


Les résultats (voir graphique ci-dessous) sont édifiants. Au bout de cinq générations, les jeux sont faits. Au bout de 10 générations, la fortune est concentrée dans les mains de quelques individus. Voilà pourquoi, l’impôt sur les successions est légitime. Pour éviter, non pas que les riches restent riches (ce qui n’est pas si terrible après tout), mais surtout pour que les pauvres aient une chance de s'en sortir, en dépit de leur patrimoine de départ !



Et encore, ce modèle est extrêmement simpliste. En particulier, il ne tient pas compte des avantages indéniables qu'il y a à naître dans un foyer économiquement favorisé (éducation, réseau, santé...). Dès que l'on affine le modèle dans ce sens, le résultat de la simulation est à tomber par terre. Alors tant pis pour nos vieilles demeures familiales. Soyons généreux, pensons d’abord à l’avenir de notre société.

Bayrou or not Bayrou ?

Ce dialogue, censé alimenter le débat, est inspiré d’un long échange avec un internaute sur un blog politique.


Le chœur : A la vile traîtresse. Jamais je ne suivrai cette femme autoritaire «qui nous prépare un régime monarchique, aussi irresponsable qu'assoiffée de pouvoir, qui se fiche des intérêts de la France comme de sa première chemise !» (sic), qui ne connaît même pas le génialissime Eric Besson, Dominique, au secours !


Cépé : Eh beh, on n’est pas arrivé avec tout ça. Et ça blogue sur le blog de DSK, et ça se dit social démocrate. Comment peut-on se dire social-démocrate et ânonner de telles inepties ? L’urgence pour la France, c’est d’être gouvernée par la gauche. Tant pis si cela passe un jour par un compromis avec Bayrou, tant pis si cela passe par une nouvelle alliance avec les communistes… Comprenons où est notre véritable intérêt. Notre intérêt c’est la gauche, et mieux, la gauche du dialogue, de la pédagogie… Pas celle des phrases toutes faites et des rancoeurs partisanes.


Elgé : Reconnaissez qu'il est légitime de débattre sur le meilleur moyen et la meilleure personne qui puisse représenter nos valeurs. Vous affirmez que la défense de nos valeurs passe par le vote Ségolène Royal, il se trouve que certains d'entre nous ne sont pas d'accord !


Cépé : En effet, il est tout à fait légitime de débattre. Si certains pensent que Bayrou est mieux placé pour défendre nos valeurs, qu'ils votent pour lui et tentent de convaincre sur la base de ses arguments, de son passé politique, de sa stratégie de gouvernement... Pas sur les goûts vestimentaires de tels ou telles. Il y a aujourd'hui 12 candidats aux élections. La candidate socialiste, c'est Ségolène Royal. Après les présidentielles, ce sont les législatives. On connaît l'effet d'entraînement entre ces deux élections. On peut toujours espérer qu'avec un Bayrou ou un Sarkozy élu, on aurait une majorité de gauche, mais franchement, je n'y crois pas une seconde. Alors, en effet, je choisi le pragmatisme.

Elgé : Au nom du même pragmatisme, je dis que Ségolène n'a aucune chance contre Nicolas au second tour. Et que si François est élu au second tour contre Nicolas, avec les voix de la gauche, l'effet d'entraînement pour les législatives devrait venir de la gauche. CQFD.

Cépé : Mais je ne vois pas vraiment de pragmatisme là-dedans, une prévision hasardeuse tout au plus, qui conduit à une action risquée. Qui dit aujourd'hui que si une partie de l'électorat social démocrate ou radical de gauche vote au premier tour pour Bayrou, ce n'est pas Le Pen que l'on retrouvera au second tour ? Le risque est véritable.

Elgé : Le Pen ne sera pas au second tour. Pas cette fois. Sarkozy chasse sur ses terres... Pour ce qui est des législatives, c'est vous mon cher Cépé qui avez parlé d'effet d'entraînement ! Je vous suis sur ce terrain. Je dis Nicolas élu contre Ségolène au deuxième tour, cela nous apportera une vague UMP aux législatives. Président UMP, gouvernement UMP et parlement UMP. Non merci !

Cépé : Vous semblez bien sûr de la défaite de Ségolène Royal face à Nicolas Sarkozy. C'est ce que disent les sondages, c’est vrai. Avec 5 % d'erreur et plus de 40 % de sondés qui ne sont pas définitivement fixés sur leur choix. Mais dans un tel face à face, la gauche ne se rassemblerait pas derrière Ségolène Royal ? Et laisserait passer Nicolas Sarkozy ?

Elgé : Elle perdra contre Nicolas au second tour. Pourquoi ? Parce qu'elle est nulle à chier tout simplement (re-sic). Même à gauche les gens le savent. Sur tous les blogs, dans tous les éditoriaux de gauche l’argument principal c’est : «on va voter Ségolène car IL FAUT voter Ségolène», «c’est la seule qui porte nos valeurs, on ne peut pas laisser gagner la droite». Même chez ses supporters, on ne trouve pratiquement personne pour parler de sa capacité à trancher ou de son talent de meneuse d’hommes. Et que l’on ne vienne pas me raconter que c’est du sexisme, il y a des tas de femmes qui ont des talents et une générosité naturelle qu’elle n’a pas.

Cépé : Vous devenez virulent. Il me semble même que vous exagérez quelque peu. Mais c’est vrai que votre opinion sur Ségolène, semble partagée par un certain nombre d'électeurs de gauche. Personnellement, je ne peux pas dire qu'elle m'emballe. Mais en quoi Bayrou est mieux ? C'est sûr, il n'a pas à jouer des coudes avec ses éléphants. Ils sont tous partis avec Sarkozy. Il commence tout juste à prendre des volées de bois vert alors qu'il avait pour l'instant plutôt les faveurs des médias. Voyons donc comment il va se sortir du piège dans lequel les médias et les sondeurs l’ont mis. Car, il faut quand même reconnaître que Ségolène, elle se fait assez systématiquement démolir, parfois à raison, mais souvent à tort. Et, surtout, Monsieur Bayrou à la partie belle. Il n'assume en fait qu'assez peu de responsabilité puisqu’il n’a rien à perdre. Son objectif c'est 2012 et tout ce qu'il veut, c'est un vote à deux chiffres. Je pense qu'il est lui-même surpris de son succès. Ségolène et le parti socialiste portent, au bout du compte, l’espoir du peuple de gauche - comme on dit maintenant. J’ai comme dans l’idée que c’est moins facile.

Elgé : Mais mon cher Cépé, vous ne voyez pas que la façon dont elle a traité par le mépris Eric Besson est une fenêtre ouverte sur sa personnalité. Le fait qu’elle puisse proposer la fermeture de 7 centrales nucléaires française sans réaliser qu’elle mettait en danger notre autonomie énergétique ! Qu’elle refuse ensuite les avis contraires des experts du PS, parce que c’était J’ai DIT alors on le fait. Je le pense donc c’est VRAI ! Bref, Nicolas serait le pire pour l’avenir de notre démocratie … mais elle n’est pas loin derrière.

Cépé : Elle fait des erreurs ? Elle a des difficultés avec certains membres de son équipe ? Tous les candidats en sont au même point. Nicolas Sarkozy a réussi à dire à la télé qu'il y avait 13000 suicides de jeunes par an... alors qu'il n'y en a - et c'est déjà trop - que 600 ! Lui aussi a fait le ménage dans son équipe. Ca n’a pas fait le 20 h, ni même le 23 h. Et puis mon petit doigt me dit qu’une fois Présidente de la République, elle y réfléchira à deux fois avant de brader notre indépendance énergétique. Elle a trop parlé ? Trop vite ? Certes. Mais songeons aussi que nous sommes en période électorale. Que ces périodes sont devenues un véritable enfer. C’est regrettable pour la démocratie et la clarté de la campagne mais c’est comme cela.

Elgé : Il y en a trop comme elle au PS. Quand j'entends et je vois le dogmatisme et l'agressivité de certains ayatollahs du PS : «si tu votes Bayrou tu es un social traître et tu n'as pas le droit de dire que tu es de gauche» ! Ca ne donne pas vraiment en vie de travailler avec eux. Au bout du compte, d’un point de vue valeurs, j’ai beaucoup plus de choses à dire à un Bayrou qu’à un Fabius ou un Mélanchon.

Cépé : Sur les ayatollahs du PS, je partage votre opinion. Je ne supporte pas cette manière de débattre que je trouve inutile, stupide et contre-productive, d’où ma première intervention d'ailleurs. Mais ce n’est pas parce qu’il y a quelques brebis galeuses qu’il faut voter Bayrou. Qu’a-t-on à en espérer ? Bayrou gouvernant avec la gauche ? Laissez-moi rigoler. Le passé montre que Bayrou est un homme de droite et que l'UDF (ou ce qu'il en reste) est un parti de droite. Très libéral d'un point de vue économique et socialement, moins dur que l'UMP. Je sais qu'il est de bon ton de casser le clivage droite-gauche, mais ce n'est pas quelques abstentions à l'assemblée ces derniers mois et l’apport d’une trentaine de voix à un vote de défiance qui n’avait de toute façon aucune chance de passer - l'UMP ayant la majorité absolue - qui suffiront à me convaincre d'un véritable recentrage de l’UDF.

Elgé : Ne me croyez pas naïf, cher Cépé. L’UDF est un parti de droite ! Tous les petits élus UDF sont secrètement amoureux de Sarkozy et c’est l’Etat Major réduit de Bayrou, qui seul, se démarque agressivement de l’UMP. Les élus UDF locaux et régionaux n’aiment pas du tout ce qui se passe. Ils ne savent pas comment parler à tous ces nouveaux électeurs, pro Bayrou, venus de gauche. Ils sont nombreux, les élus UDF, qui voulaient que Bayrou se plante ! C’est pour ça qu’il parle de créer un nouveau grand Parti Démocrate, il sait qu’il ne peut pas compter sur l’UDF et il sait qu’il ne peut pas faire signer les gens de centre gauche à l’UDF ! Son rêve est fou, certainement irrréaliste, et plein de risques. Mais je prends ce risque, car les ayatollahs du PS n’ont toujours rien compris.

Cépé : Bref, vous êtes en colère contre quelques imbéciles. Rappelez-vous que la colère est mauvaise conseillère. Votre vote pour Bayrou ressemble à un vote sanction, qui souvent font l’affaire des extrêmes, ou au moins des ennemis. Vous préferez voter pour une projet «irréaliste»... Je vous en laisse la responsabilité. Comme beaucoup de ceux qui penchent à gauche, j'attendais quelqu'un d'autre et une autre méthode. Ce ne sera pas ce coup-ci et cette campagne est parfois assez confuse... Mais cela ne veut pas dire qu'on ne peut pas avoir une majorité de gauche à l'assemblée et gouverner la France dans un meilleur sens, même avec Ségolène qui au bout du compte mène sa barque plutôt bien. Définitivement, je préfère voter pour celle qui partage mes idées et qui - je sais que vous n’y croyez pas mon cher Elgé – a toutes les chances de gagner. Mais si c’est la peur de perdre qui vous conduit chez Bayrou, alors, votez Ségolène ! Cela nous fera une chance de plus de l’emporter.

Le roi, le peintre et le flamand*

Il y a longtemps, en Chine, un roi longeait un lac situé sur ses terres. Le hasard le conduisit devant la masure d’un vieux peintre. Installé sur le pas de sa porte, l’artiste dessinait. L’harmonie et la douceur qui émanaient de ses gestes se mariaient à une tranquille assurance. Son pinceau semblait n’être que le prolongement de sa main, comme si un dieu bienveillant avoit joué de son pouvoir pour opérer une greffe dont l'art serait seul bénéficiaire. Lorsqu’il peignait, il se dégageait de ce petit bonhomme rabougri une force intense que l’on pouvait mesurer, si l’on y prenait garde, à l’acuité de son regard lorsqu’il scrutait son modèle. Avec quel résultat ? Un dessin d’une perfection rare, tel que peu de mortels avaient sans doute pu en admirer en ses temps reculés. Ses oiseaux volaient sur le papier comme ils volent dans le ciel. Les regards de ses biches étaient si expressifs qu’ils auraient attendri le plus féroce des chasseurs. Même les feuilles de ses arbres semblaient frémir sous la douce brise du soir. Le roi, qui pourtant était plus habitué au fracas des batailles qu’au silence qui accompagne en général la contemplation des œuvres d’arts, lui dit : «Vieil homme, j’aime ton travail. Le flamand est le symbole de ma famille. Peins moi donc un de ceux que l’on voit là bas. Quand tu auras fini, viens me le porter en mon palais. Tu n’auras pas affaire à un ingrat.» Le peintre s’inclina devant son roi et repris son travail.

***

Un mois plus tard, n’ayant pas encore reçu le flamand, le roi appela son intendant. «Va chez le vieux peintre et ramène-moi mon dessin, lui dit-il en colère. Pour sa peine, tu lui donneras 10 coups de bâton plutôt que les dix pièces d’or que je lui destinais. Cela lui apprendra à me faire attendre.» L’intendant se précipita chez le vieil homme. Il le trouva au bord du lac, assis, en train de regarder les flamands.
«Comment, tu n’es pas au travail alors que le roi t’as demandé de lui peindre un flamand, lui dit l’intendant. Es-tu inconscient ? Tu sais ce qu’il en coûte de mécontenter notre roi bien aimé.
- J’y travaille jour et nuit mais je n’ai pas terminé. Crois-tu qu’il soit aisé de saisir toute la grâce de cet oiseau merveilleux. Comment pourrais-je livrer à notre roi un travail bâclé ?, répondit humblement le vieux sage.
- Terminé ou pas, le roi s’impatiente.  Sais-tu qu’il m’a ordonné de te donner dix coups de bâton pour t’apprendre à le faire attendre ?
- Frappe-moi si tu veux, dit le sage. Mais cela ne me fera pas terminer plus vite mon ouvrage.
- C’est vrai, répondit l’intendant. Je reconnais que mon maître s’emporte parfois. Ecoute, je lui dirai que je t’ai donné les coups de bâton. Je le ferai patienter encore un mois. Mais de ton côté, tâche de terminer ton ouvrage pour la prochaine lune.

***

De retour au palais du roi, l’intendant fit son rapport au roi comme il l’avait promit au vieux peintre. Le roi grogna et tempêta… puis se calma. Un mois passa. L’intendant retourna au bord du lac : «Je n’ai toujours pas terminé, lui dit le peintre. Donne-moi mes dix coups de bâton, je ne voudrais pas que ton maître te punisse par ma faute.» Ne sachant que faire mais ayant grande crainte de son roi, l’intendant se décida, à contrecœur, à donner les dix coups de bâton.
Cette fois, l’intendant essaya de passer sous silence sa visite au vieux peintre en espérant que le roi avait oublié sa commande. Mais ce dernier qui, s’il n’était pas exempt de défauts, avait une excellente mémoire finit par lui demander après le flamand. L’intendant ne pu alors que lui tenir le même discours qu’au retour de sa première visite.
«Tu te moques de moi, hurla le roi qui entra dans une rage folle. A quoi me sers-tu si tu n’es pas capable de faire respecter mes ordres ? J’ai assez patienté, j’irai bientôt chercher moi-même cet oiseau de malheur. En attendant, tu payeras pour ce vieux fou qui ose me faire attendre. Gardes, saisissez-vous de cet homme et qu’on lui ôte cette tête dont il ne sait que faire.» Ainsi fut fait et le pauvre intendant paya de sa vie l’impatience du roi et la lenteur du peintre.

***

Mais le roi ne pu faire comme il avait dit. La guerre et les affaires du royaume le tinrent éloigné de son palais pendant une année entière. A son retour, le flamand n’était toujours pas livré mais son épouse, qui gérait les affaires courantes en son absence, lui remis un message récent du vieux peintre. Il n’attendait que le retour du roi pour venir, en personne, lui livrer le flamand. Cette nouvelle mis le roi de bonne humeur. Il prit la route dès le lendemain matin pour la modeste maison du peintre, près du lac.

«Alors, il parait que mon flamand est prêt ?, lui dit le roi quand il arriva sur place. Il était temps. Sais-tu que j’ai dû décapiter mon intendant par ta faute. Je le regrette d’ailleurs, c’était un bon serviteur. Mais les dieux de la guerre m’ont souri et je veux être clément. Si ton flamand me plaît, je te laisserais la vie sauve.» Le vieux peintre s’inclina, entra dans son atelier, suivi par le roi et sa suite. Il pris sur une étagère un rouleau de son meilleur papier de soie, choisit son plus beau pinceau et son encre la plus noire.

Et devant le roi et sa suite, d’un seul geste, tout à la fois ample, vif et gracieux, il dessina le plus beau flamand que l’on ai jamais vu. La suite du roi resta éberluée d’avoir vu un animal aussi magnifique prendre cet envol pictural le temps d’un battement de cil. Le peintre pris la feuille de soie et la remit au roi. Mais celui-ci ne saisit pas la magie de l’instant. Sa colère passa par toutes les couleurs de l’arc en ciel pour s’arrêter sur un noir inquiétant. «De qui se moque-t-on ici, gronda-t-il. Tu me fais attendre depuis si longtemps alors qu’il ne te fallait qu’une seconde pour dessiner cet oiseau de malheur. Tu vas payer de ta vie cette impudence.» Il sortit son large sabre de son fourreau - un sabre qui avait déjà tranché tant de têtes qu’une de plus ne l’empêcherait certes pas de dormir – et, d’un geste aussi ample vif et gracieux que celui du peintre, le tua raide. Sa tête roula dans la poussière et son sang vint éclabousser le dessin du flamand.

***

L’exercice calma le roi, fier d’avoir d’un seul coup, net et précis, tranché une tête. Il se tourna vers ses gardes et leur dit : «Voilà le résultat d’années d’études, avec les meilleurs maîtres d’armes, leur dit-il. Observez  et travaillez. C’est le seul moyen d’atteindre la perfection. Et de vaincre.» Puis, alors qu’il faisait le tour de l’atelier, il ouvrit la seule armoire qui se trouvait là. Une véritable avalanche de dessins en tomba. Tous représentaient le flamand, plus ou moins réussi. Encore que tous auraient suffi au bonheur du plus difficile des amateurs. S’il y avait regardé de plus près, il aurait pu reconstituer, jour après jours, le travail patient du vieux peintre dont l’ouvrage devenait au fil du temps toujours plus fidèle à l’original. Comme, il venait de le dire, seuls l’observation et le travail mène à la perfection. Dans son empressement à se faire servir, il avait simplement oublié que lui-même n’était pas devenu maître en son art mortel d’un coup d’un seul.

***

On ne revit plus jamais un seul flamand dans tout le royaume. Et l’on dit que si les flamands ont cet air si mélancolique, c’est qu’ils savent que plus aucun peintre n’aura le talent ni la patience de coucher sur le papier leur beauté surnaturelle. Et que s’ils sont devenus roses, c’est en hommage au vieux peintre dont le sang vînt se mêler au noir de l’encre pour donner une touche royale à leur allure déjà princière.

(*) Cette histoire n'est pas de mon cru. Je ne sais où je l'ai lue ou entendue, mais elle existe quelque part. Je me suis contenté de la réécrire à ma façon à partir des quelques souvenirs que j'en avais.