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Contes et fabliaux

Le roi, le peintre et le flamand*

Il y a longtemps, en Chine, un roi longeait un lac situé sur ses terres. Le hasard le conduisit devant la masure d’un vieux peintre. Installé sur le pas de sa porte, l’artiste dessinait. L’harmonie et la douceur qui émanaient de ses gestes se mariaient à une tranquille assurance. Son pinceau semblait n’être que le prolongement de sa main, comme si un dieu bienveillant avoit joué de son pouvoir pour opérer une greffe dont l'art serait seul bénéficiaire. Lorsqu’il peignait, il se dégageait de ce petit bonhomme rabougri une force intense que l’on pouvait mesurer, si l’on y prenait garde, à l’acuité de son regard lorsqu’il scrutait son modèle. Avec quel résultat ? Un dessin d’une perfection rare, tel que peu de mortels avaient sans doute pu en admirer en ses temps reculés. Ses oiseaux volaient sur le papier comme ils volent dans le ciel. Les regards de ses biches étaient si expressifs qu’ils auraient attendri le plus féroce des chasseurs. Même les feuilles de ses arbres semblaient frémir sous la douce brise du soir. Le roi, qui pourtant était plus habitué au fracas des batailles qu’au silence qui accompagne en général la contemplation des œuvres d’arts, lui dit : «Vieil homme, j’aime ton travail. Le flamand est le symbole de ma famille. Peins moi donc un de ceux que l’on voit là bas. Quand tu auras fini, viens me le porter en mon palais. Tu n’auras pas affaire à un ingrat.» Le peintre s’inclina devant son roi et repris son travail.

***

Un mois plus tard, n’ayant pas encore reçu le flamand, le roi appela son intendant. «Va chez le vieux peintre et ramène-moi mon dessin, lui dit-il en colère. Pour sa peine, tu lui donneras 10 coups de bâton plutôt que les dix pièces d’or que je lui destinais. Cela lui apprendra à me faire attendre.» L’intendant se précipita chez le vieil homme. Il le trouva au bord du lac, assis, en train de regarder les flamands.
«Comment, tu n’es pas au travail alors que le roi t’as demandé de lui peindre un flamand, lui dit l’intendant. Es-tu inconscient ? Tu sais ce qu’il en coûte de mécontenter notre roi bien aimé.
- J’y travaille jour et nuit mais je n’ai pas terminé. Crois-tu qu’il soit aisé de saisir toute la grâce de cet oiseau merveilleux. Comment pourrais-je livrer à notre roi un travail bâclé ?, répondit humblement le vieux sage.
- Terminé ou pas, le roi s’impatiente.  Sais-tu qu’il m’a ordonné de te donner dix coups de bâton pour t’apprendre à le faire attendre ?
- Frappe-moi si tu veux, dit le sage. Mais cela ne me fera pas terminer plus vite mon ouvrage.
- C’est vrai, répondit l’intendant. Je reconnais que mon maître s’emporte parfois. Ecoute, je lui dirai que je t’ai donné les coups de bâton. Je le ferai patienter encore un mois. Mais de ton côté, tâche de terminer ton ouvrage pour la prochaine lune.

***

De retour au palais du roi, l’intendant fit son rapport au roi comme il l’avait promit au vieux peintre. Le roi grogna et tempêta… puis se calma. Un mois passa. L’intendant retourna au bord du lac : «Je n’ai toujours pas terminé, lui dit le peintre. Donne-moi mes dix coups de bâton, je ne voudrais pas que ton maître te punisse par ma faute.» Ne sachant que faire mais ayant grande crainte de son roi, l’intendant se décida, à contrecœur, à donner les dix coups de bâton.
Cette fois, l’intendant essaya de passer sous silence sa visite au vieux peintre en espérant que le roi avait oublié sa commande. Mais ce dernier qui, s’il n’était pas exempt de défauts, avait une excellente mémoire finit par lui demander après le flamand. L’intendant ne pu alors que lui tenir le même discours qu’au retour de sa première visite.
«Tu te moques de moi, hurla le roi qui entra dans une rage folle. A quoi me sers-tu si tu n’es pas capable de faire respecter mes ordres ? J’ai assez patienté, j’irai bientôt chercher moi-même cet oiseau de malheur. En attendant, tu payeras pour ce vieux fou qui ose me faire attendre. Gardes, saisissez-vous de cet homme et qu’on lui ôte cette tête dont il ne sait que faire.» Ainsi fut fait et le pauvre intendant paya de sa vie l’impatience du roi et la lenteur du peintre.

***

Mais le roi ne pu faire comme il avait dit. La guerre et les affaires du royaume le tinrent éloigné de son palais pendant une année entière. A son retour, le flamand n’était toujours pas livré mais son épouse, qui gérait les affaires courantes en son absence, lui remis un message récent du vieux peintre. Il n’attendait que le retour du roi pour venir, en personne, lui livrer le flamand. Cette nouvelle mis le roi de bonne humeur. Il prit la route dès le lendemain matin pour la modeste maison du peintre, près du lac.

«Alors, il parait que mon flamand est prêt ?, lui dit le roi quand il arriva sur place. Il était temps. Sais-tu que j’ai dû décapiter mon intendant par ta faute. Je le regrette d’ailleurs, c’était un bon serviteur. Mais les dieux de la guerre m’ont souri et je veux être clément. Si ton flamand me plaît, je te laisserais la vie sauve.» Le vieux peintre s’inclina, entra dans son atelier, suivi par le roi et sa suite. Il pris sur une étagère un rouleau de son meilleur papier de soie, choisit son plus beau pinceau et son encre la plus noire.

Et devant le roi et sa suite, d’un seul geste, tout à la fois ample, vif et gracieux, il dessina le plus beau flamand que l’on ai jamais vu. La suite du roi resta éberluée d’avoir vu un animal aussi magnifique prendre cet envol pictural le temps d’un battement de cil. Le peintre pris la feuille de soie et la remit au roi. Mais celui-ci ne saisit pas la magie de l’instant. Sa colère passa par toutes les couleurs de l’arc en ciel pour s’arrêter sur un noir inquiétant. «De qui se moque-t-on ici, gronda-t-il. Tu me fais attendre depuis si longtemps alors qu’il ne te fallait qu’une seconde pour dessiner cet oiseau de malheur. Tu vas payer de ta vie cette impudence.» Il sortit son large sabre de son fourreau - un sabre qui avait déjà tranché tant de têtes qu’une de plus ne l’empêcherait certes pas de dormir – et, d’un geste aussi ample vif et gracieux que celui du peintre, le tua raide. Sa tête roula dans la poussière et son sang vint éclabousser le dessin du flamand.

***

L’exercice calma le roi, fier d’avoir d’un seul coup, net et précis, tranché une tête. Il se tourna vers ses gardes et leur dit : «Voilà le résultat d’années d’études, avec les meilleurs maîtres d’armes, leur dit-il. Observez  et travaillez. C’est le seul moyen d’atteindre la perfection. Et de vaincre.» Puis, alors qu’il faisait le tour de l’atelier, il ouvrit la seule armoire qui se trouvait là. Une véritable avalanche de dessins en tomba. Tous représentaient le flamand, plus ou moins réussi. Encore que tous auraient suffi au bonheur du plus difficile des amateurs. S’il y avait regardé de plus près, il aurait pu reconstituer, jour après jours, le travail patient du vieux peintre dont l’ouvrage devenait au fil du temps toujours plus fidèle à l’original. Comme, il venait de le dire, seuls l’observation et le travail mène à la perfection. Dans son empressement à se faire servir, il avait simplement oublié que lui-même n’était pas devenu maître en son art mortel d’un coup d’un seul.

***

On ne revit plus jamais un seul flamand dans tout le royaume. Et l’on dit que si les flamands ont cet air si mélancolique, c’est qu’ils savent que plus aucun peintre n’aura le talent ni la patience de coucher sur le papier leur beauté surnaturelle. Et que s’ils sont devenus roses, c’est en hommage au vieux peintre dont le sang vînt se mêler au noir de l’encre pour donner une touche royale à leur allure déjà princière.

(*) Cette histoire n'est pas de mon cru. Je ne sais où je l'ai lue ou entendue, mais elle existe quelque part. Je me suis contenté de la réécrire à ma façon à partir des quelques souvenirs que j'en avais.